Le cinéma de Raphaël

Le cinéma social et solidaire selon Raphaël Médard

Genèse d’une passion

La source d’inspiration du cinéma de Raphaël est à chercher du côté de la diffusion à l’écran dans nos maisons de nos salles de cinéma. Quoi de mieux que de se souvenir de l’émission d’Eddy Mitchel, La Dernière séance pour parler du plaisir de la découverte cinématographique ? Dans La Dernière séance, le film était diffusé, puis des invités confortablement assis dans une salle de cinéma échangeaient sur l’œuvre, avant de quitter le téléspectateur en l’invitant à la semaine suivante.

D’abord sous le charme du cinéma américain, Raphaël découvre le cinéma français selon l’éclairage des personnalités et des baroudeurs comme Dewaere et Depardieu. C’est une révélation quant à la prise de conscience de pouvoir peindre la vie des gens ordinaires pour en faire une œuvre d’art.

Une certaine conception du cinéma

Scénariste et réalisateur, Raphaël a commencé sa carrière dans l’économie sociale et solidaire en occupant différents postes dans le secteur socioculturel au sein de la MJC intercommunale d’Aÿ : Régisseur de spectacle, Coordinateur du secteur socioculturel puis délégué du Festival Courts en Champagne, festival qu’il a lui-même crée en 2013.

Ce parcours, riche de rencontres et d’expériences formatrices, lui a permis de se forger deux convictions : la Culture est un vecteur de lien social. Elle est aussi une voie d’émancipation sociale.

La culture défendue comme lieu commun doit avoir plusieurs supports.

Le cinéma en est un par la réalité du rassemblement qui unit le spectateur au film mais également par le lien établi entre les thématiques de société et la vie vécue selon des réalités sociales.

L’envie d’écrire, de raconter des histoires, de faire rêver, d’émouvoir, construit ces premiers scénarii et ses premières histoires durant l’enfance. Le charisme des personnages dans leur marginalité souriante est son point d’ancrage, puis une rencontre avec Laurent Thiry le convainc de se mettre à la réalisation pour mettre en chair les personnages de son imagination. 

Raphaël réalise trois courts métrages :

La Chambre noire en 2003, L’évasion en 2007 puis Le Sucre en 2010.

Une autre manière de faire du cinéma

Le cinéma de Raphaël Médard est une démarche d’économie sociale et solidaire par la nature des œuvres qu’il produit et la manière dont il les produit. Ce cinéma partage les valeurs de l’éducation populaire, à savoir la conscientisation, le brassage de population aux singularités ontologiques et enrichissantes et l’apprentissage de tous par tous.

Cette démarche porte une visée transformatrice à travers une dimension politique en s’efforçant de rendre visible des minorités, de faire entendre leur voix et d’éveiller les consciences. Elle comprend également une dimension culturelle par l’éducation qui permet de penser le monde et d’être acteur de sa vie.

« Le cinéma est un ascenseur social pour ceux qui s’y essaient. » Les équipes constituées autour des projets de Raphaël reflètent une diversité qui s’exprime par la mixité sociale et culturelle mais également par un cosmopolitisme du casting et de la production, mêlant amateurs et professionnels.

Le processus de sensibiliser, d’émouvoir, de conscientiser, de réfléchir et d’éduquer passe par l’action : coopérer, se coordonner, s’entraider et contempler avec joie et fierté l’œuvre commune à laquelle chacun a contribué.

Ainsi l’acteur amateur ou professionnel des films de Raphaël transporte le spectateur dans un pacte de connivence laissant diffuser le message du scénariste-réalisateur par la présentation d’un monde poétique. Les personnages de la fiction sont une condensation métaphorique de l’individu comme acteur sociétal. Le cinéma invite le spectateur à participer au déroulement de cette fable sociale en jouant le partage humoristique de l’ironie jamais narquoise des répliques.

Le film, son projet sont indissociables d’une philosophie du projet social filmographique. La notion de plaisir dans l’action pour les acteurs et pour les collaborateurs, est le plaisir où chacun se donne la main et trouve des solutions pour préparer le projet et pour construire le film. La solidarité mise en œuvre entre tous les intervenants du film permet de faire le lien avec le spectateur qui vit la sincérité du projet humain porté par les héros.

Raphaël Médard veut faire un cinéma local, un cinéma de nos locaux et de nos actions humaines. Ainsi, l’ancrage territorial se comprend à la fois comme le lieu de l’histoire et le lieu de la réalisation du film.

Chaque projet est l’occasion pour Raphaël Médard de créer des synergies pluri-acteurs entre habitants, acteurs associatifs, acteurs publics et acteurs économiques sur ce territoire qui lui est cher et qu’il met en scène pour le valoriser.

La chaîne qui relie le scénariste au public devient une grande chaîne de la conception à la diffusion : le projet gagne en globalité sans être totalisant ou superlatif.

Pour Raphaël Médard, la chaîne ne s’arrête pas ici. La satisfaction du scénariste-réalisateur se situe aussi dans la manière dont le spectateur, les associations et les écoles peuvent s’approprier le film pour en faire un support de réflexion pour des prolongements didactiques et des schémas plus intellectuels car une critique de l’œuvre dans un cadre plus analytique et contextuel est également possible.

Un cinéma pour voir et penser le monde

Le cinéma de Raphaël est motivé par une recherche de partage culturel des thématiques de notre temps. 

Son idée du cinéma s’est construite en opposition au développement de l’industrie du cinéma (divertissement, machine à fric), un cinéma porteur de sens qui parle de la vie ordinaire des personnes extraordinaires que nous croisons chaque jour sans forcément les voir.

Raphaël met en lumière des héros du quotidien, femmes et hommes, dotés de force et de faiblesse, qui transcendent les difficultés de l’existence grâce à l’humanité qui les anime et qu’ils mettent en œuvre dans leurs actions.

C’est sous l’angle des minorités que le cinéma social et solidaire de Raphaël aborde les questions posées par l’inclusion non participative. Généralement traitées comme des thématiques de société lorsqu’elles sont mises en exergue par l’opinion dominante ou par la politique, les problématiques des minorités sont dans ce cas peu comprises car trop instrumentalisées comme objets de pensée et donc comme vérités pour tous.

Or, il n’y a pas de vérité des minorités. Chaque histoire est une illustration singulière d’une thématique universelle vers laquelle Raphaël Médard nous conduit en empruntant la voie de la subjectivité de ses personnages.

Changer le monde lorsque l’on est soi-même en minorité ne nous prédisposerait pas a priori à des actions suivies par tous. Or, le secret d’agir des minorités réside dans la portée des petites actions qui dépassent les personnages. Il n’y a donc moins le projet du changement à l’origine de la mise en route des personnages que l’avancée au gré des maladresses et des erreurs rattrapées par celles et ceux qui ont jugé qu’elles ont mal fait, qu’ils ont mal fait. Aussi, mal faire, ce n’est ni l’inaction, ni la recherche de la bonne solution ou de la vérité, c’est tout simplement faire, essayer, apprendre. Les personnages du cinéma social et solidaire de Raphaël parviennent à faire changer le monde à leur échelle car ils se découvrent comme n’importe qui, capable d’agir, d’aider et de trouver des solutions.

La minorité se transforme en une minorité dans le personnage, la personne, à savoir ses blessures. Elle se meut vers la minorité de l’autre qui est également blessures. Il y a moins un jeu d’équilibre entre des insuffisances vécues par les personnes-personnages que la découverte par la bonne intention et la bonne maladresse à s’ouvrir à la bienveillance de l’autre. Ainsi, celui ou celle qui est aidé-e sera celui qui a voulu tendre la main.

Les minorités dans leur spectre d’action sont des femmes et des hommes brillant par leur humanité ingénieuse.

La visée pédagogique du film est de faire grandir, moins par la prise de recul devant les actions et l’intrigue que par l’accompagnement main dans la main que les personnages lancent en tendant leur aide dans un élan d’humanité.

Le cinéma de Raphaël Médard ne propose pas une vision du monde mais nous invite à penser le monde. Les personnages de ses films évoluent au fil des interactions qui les confrontent et les relient. Ils se révèlent les uns aux autres et dans la relation à l’autre se révèlent à eux-mêmes.

Ainsi, son cinéma nous invite à entrer dans une démarche réflexive qui mène à la compréhension de soi et des autres par la connaissance de soi à travers la découverte des autres.

Ses films traduisent sa volonté de transformer la vision de la pauvreté jamais pauvre d’esprit et du handicap jamais handicapant, en immergeant le spectateur dans la douceur de l’ambiance d’une histoire faisant des héros des médiateurs d’un message porteur d’espoir et de positivité : la recherche du bon en nous.

Aborder les questions vives posées par les minorités ne doit pas correspondre à l’officialisation des minorités comme catégories. Au contraire, en nous aidant à comprendre ce que peut être la vie vécue des personnes appartenant à ces minorités, le cinéma de Raphaël Médard bouscule les frontières de nos représentations par l’empathie qu’il favorise mais aussi par la prise de conscience de l’universalité des sentiments et des émotions.

Le sucre

Dans son premier court métrage, Le Sucre, Raphaël Médard cherche les traits d’union où les vues, les analyses, les impressions du petit Ludo, âgé de 8 ans sont les explications de quelques fuites, des pertes du monde des adultes où les parents travaillent vertueusement et avec parcimonie les denrées alimentaires, les matériaux pour refaire leur maison en travaux. Ce monde reconstruit, cette terre des adultes où l’enseignante du petit Ludo digne dans sa fonction de transmettre un savoir sans en expliquer l’intérêt, reste interdite devant l’explication de son élève dont le bon sens n’a d’égal que la sensibilité à aider et à préserver ses parents. 

Le Sucre, est un court métrage se concluant sur une victoire : la dignité sans voyeurisme, l’amour de l’autre.

Apporter une explication dans une histoire qui trouve son sens avant tout, pour tout et en tout vient d’une aventure humaine : une histoire où le commencement d’aimer de soi à l’autre traduit une honnête dignité, jamais utilisée pour un effet de morale ou d’explication d’un sujet de société.

Les empêchés

Les Empêchés, le prochain long métrage de Raphaël Médard est une autre forme de cette action dans le vide des traits d’union.

Dans Les Empêchés, le spectateur découvre le handicap sous le signe de l’empêchement de vivre pleinement sa dignité corporelle et érotique sous prétexte de catégorisation qui ferait de la personne porteuse de handicap un être asexué.

Pourtant Les Empêchés pose cette question : Qui est en situation de handicap ? Celle qui vient en aide ou celui qui est aidé ? Nathalie, l’assistante de vie ou Antoine, l’accompagné ?

Sur le terrain de la vie affective et sexuelle, Nathalie est aussi empêchée qu’Antoine, Bérénice ou Benjamin. Si le handicap est vécu par Nathalie, elle en prend pleinement conscience en se confrontant à la difficulté d’autrui. Sa sensibilité à la situation d’empêchement vécue par les autres va lui permettre de transcender sa propre difficulté.

Evitant l’effort de la pédagogie obséquieuse expliquant comment fonctionne l’assistanat sexuel, l’approche de Raphaël est avant tout une explication de la délicatesse de la suggestion. Point d’envie de définir un métier, mais un souci de parler en couleur de l’immersion dans les valeurs du cœur et de la raison des sentiments : la dignité pour écouter l’autre dans la conformité de son cœur.

Apprendre mutuellement les uns des autres, voilà qui viendrait facilement à l’esprit, à l’issue du film. Apprendre de l’accompagnement sexuel des personnes en situation de handicap, apprendre comment la sensibilité mal entendue par la société peut vous réduire à un fait de société.

Partager une expérience formatrice à propos de l’éros sexuel est une manière de décloisonner la question du handicap en lui permettant de sortir des archétypes de sa définition. L’éros sexuel de celle ou de celui qui est en situation de handicap est une sensibilité pleinement constitutive de sa nature d’être humain : l’amour avec l’autre, l’éros de faire l’amour.

Pourtant, c’est un point qui paraît en être la fin et qui ne saurait éclipser la question des sentiments, la question du regard et du toucher où le contact physique et la tendresse sont aussi une jouissance.

La question de l’existence dans les bras de quelqu’un devient la résurgence de la solitude de se sentir vivre lorsque l’on en est dénoué.

Ainsi au-delà d’un droit à la vie affective et sexuelle pour les personnes en situation de handicap, il y a un droit à l’Existence en tant que personne humaine, aspirant au bonheur et au bien-être, compris dans son acception globale.